Design et marché de l’art

Table Dune (2007) © Zaha Hadid. Courtesy David Gill galleries.

Y voir clair dans les rapports qu’entretiennent l’art et le design pourrait paraître, de prime abord, assez simple. On confierait à l’un la création d’objets ou de mises en scènes spécifiques, destinés à éveiller chez l’homme un état de plaisir, de réflexion ou de contemplation. De l’autre, on attendrait des produits à la fois fonctionnels, esthétiques et conformes aux impératifs d’une production industrielle. Ce n’est évidemment pas si simple et les frontières, tout autant que les définitions, se mêlent lorsque des designers se mettent à créer des pièces uniques et que le marché de l’art vend, en galerie ou sur des foires internationales, des meubles aux prix de toiles de maîtres.

Il y a maintenant plusieurs années que les pièces rares de design s’arrachent en galeries, ventes aux enchères ou sur les foires d’art contemporain. Cela a commencé par un engouement pour les créateurs des années 1950 et ce que l’on a appelé le design « vintage » : Jean Prouvé, Charlotte Perriand, Serge Mouille, Poul Kjaerholm…

Puis, ce mouvement s’est accéléré pour concerner des créateurs plus proches de nous dans le temps, des années 1970 (Pierre Paulin, Roger Tallon) voire même 1980 et 1990 (Ettore Sottsass, Philippe Starck). Tout ce qui est rare – pièces uniques ou petites séries d’origines – est devenu cher, participant d’un mécanisme aujourd’hui incontournable du design, qu’il soit ancien ou contemporain.

Car même les productions plus récentes y sont soumises, amenant ainsi, années après années, des records en termes de tarifs : 56 000 euros pour une table en béton fibré de la collection Concrete de Martin Szekely (galerie Kreo, 2008), 330 000 euros pour la table Dune en aluminiumor de Zaha Hadid (galerie David Gill, 2008), et même 1 million d’euros pour la Lockheed Lounge Chair de Marc Newson (conçue en 1986 et vendue chez Christie’s en octobre 2007).

Lockheed Chair de Marc Newson (1986). Photo © Christie’s.

La pièce « unique » et la spéculation deviennent la norme

Ne nous y trompons pas : le design de galerie ou les petites séries ont toujours existé. Ce qui est par contre nouveau, c’est le phénomène de spéculation qui les entoure. Lorsque des objets nécessitent l’emploi de matériaux « exceptionnels » (marbre, Corian®…) et des temps de construction assez longs, et surtout lorsque la rareté est organisée en système (pièces uniques ou éditions limitées à huit ou dix exemplaires), les appétits s’aiguisent et les prix s’envolent.

La distinction, pratique, qui consistait à dire que, de par sa nature historiquement liée à l’industrie, le design se basait sur la reproductibilité de ses modèles, ne vaut plus. C’est, plus que l’originalité ou la pertinence du projet, son aspect « rentable » ou « communicable » qui est pris en compte.

Les lieux du design

Duchamp l’avait déjà compris : c’est le lieu qui fait l’œuvre d’art. Ron Arad ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme que « le marché a montré qu’il y a une clientèle pour ces objets, quelle que soit la catégorie dans laquelle on les range [...] La question n’est peut-être plus comment on les appelle, mais où on les montre ».

Et force est de constater que c’est aujourd’hui en galerie (Patrick Seguin, Jousse, Gagosian, Thaddaeus Ropac) ou en salle des ventes (Drouot, Christie’s, Artcurial) qu’il faut chercher les projets forts du design. Cette discipline possède même, depuis quatre ans, une section spécifique à la FIAC, depuis trois ans à la foire Art Basel Miami, et elle sera présente, pour la première fois, dans les allées de la prochaine foire d’antiquité Tefaf Maastricht (en mars prochain).

Décoratifs, appliqués ou autres

Cette revalorisation des démarches individuelles et des séries limitées, voire du « fait-main », a incité la génération actuelle, parfois en manque d’opportunités industrielles mais aussi à l’étroit dans la case « design », à répondre à la demande du marché.

Encouragés par un monde marchand qui a trouvé, depuis plusieurs années maintenant, tant la manière de vendre ces projets que la clientèle intéressée , ces créateurs découvrent l’opportunité de développer, en s’abstrayant des contraintes habituelles, des projets différents, novateurs, pouvant exploiter des matières ou des techniques de fabrication exceptionnelles. Nous pensons, par exemple, à la série de meubles en marbre massif, pesant pour certains plusieurs centaines de kilos, imaginé par Marc Newson et exposés à la galerie Gagosian en 2007.

L’unique, l’original, la réédition, la copie

À la différence de l’artisan ou de l’artiste, le designer n’intervenait que rarement, jusqu’à présent, directement sur la matière. Historiquement lié à l’industrie et à ses capacités de production en série, sa discipline se basait en effet, stricto sensu, sur la duplication d’un modèle dessiné sous forme de plans. Avec le design de galerie, les choses deviennent moins évidentes car son public, y mettant le prix, recherche une certaine « authenticité », incompatible par définition avec toute reproduction sérielle.

Série Clay par Marteen Baas (2006). © Marteen Baas.

Cette authenticité, appelant une production limitée, réduira nécessairement le public concerné par ces créations. Elle pourra aussi amener d’autres aspects plus négatifs. Car en empruntant à l’art ses codes, ses prix et ses réseaux, le design pourrait aussi en adopter quelques travers.

Ainsi, comme le révélait il y a peu Clarisse Fabre dans les colonnes du Monde, un talentueux ébéniste ukrainien vient d’être arrêté pour avoir fabriqué des dizaines de copies de meubles de créateurs illustres du XXe siècle, lesquels auraient été vendus par des galeristes de renom en France et aux à l’étranger. Une copie de table Prouvé aurait même trouvé preneur aux États-Unis, pour près de 180 000 dollars !

Quel design pour qui ?

Ron Arad a raison de s’emporter lorsqu’on lui demande si certains de ses projets sont plutôt « de l’art » ou « du design ». Il est en effet préférable de laisser ce débat, et sa part d’inutilité, aux spécialistes. Car au final, designer ou artiste, œuvre d’art ou projet de design, la question semble moins compter que la qualité des objets dont nous pouvons, quotidiennement, nous servir en tant qu’utilisateurs.

Et c’est précisément cette qualité, tout autant que l’impossibilité pour la majeure partie du grand public de la côtoyer ailleurs que sur les pages glacées des magazines, que nous pourrions interroger. Car les quelques mouvements ou tendances que nous décrivons plus haut ne nourrissent pas seulement un élargissement des « possibles » du design.

Ayant souvent valeur d’exemple, et étant considérés comme ce que cette discipline compte de plus contemporain et « pointu », ils participent plus globalement une recomposition de ses champs d’appréciation : sa capacité à satisfaire le plus grand nombre, son accessibilité (et donc son rapport qualité/prix), l’adaptabilité de la créativité à des contraintes de fabrication en grande série sont ainsi abandonnés, pour le pire ou pour le meilleur, à d’autres valeurs telles que la communicabilité du projet et son potentiel spéculatif.

Mutation que l’on peut, au final, résumer en une simple question : vaut-il mieux rêver d’objets exceptionnels ou avoir chez soi des objets satisfaisants ?

Alexandre Cocco

Ce texte est un résumé d’un article publié dans le magazine d’A n°179.

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Une Réponse to “Design et marché de l’art”

  1. Au sommaire de La Revue du Design (www.larevuedudesign.com) cette semaine : | InfoDéco Says:

    [...] Design et marché de l’art Y voir clair dans les rapports qu’entretiennent l’art et le design pourrait paraître, de prime abord, assez simple. On confierait à l’un la création d’objets ou de mises en scènes spécifiques, destinés à éveiller chez l’homme un état de plaisir, de réflexion ou de contemplation. De l’autre, on attendrait des produits à la fois fonctionnels, esthétiques et conformes aux impératifs d’une production industrielle. Ce n’est évidemment pas si simple et les frontières, tout autant que les définitions, se mêlent lorsque des designers se mettent à créer des pièces uniques et que le marché de l’art vend, en galerie ou sur des foires internationales, des meubles aux prix de toiles de maîtres. [...]

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