Le designer, l’antiquaire et le faussaire

Photo © Les Puces du design.

Quelle est la « valeur » d’un objet ou d’un meuble de designer ? Celle-ci dépend-elle de la qualité de ses matériaux ou de sa fabrication, de sa faculté à témoigner d’une époque, de la rareté des exemplaires disponibles ? Telles sont quelques-unes des questions qui sont apparues lors d’une visite sur les 18e Puces du design, qui se sont déroulées du 30 mai au 1er juin dernier.

Créées en 1999 à l’initiative de Fabien Bonillo de la galerie La Corbeille, les Puces du Design réunissent depuis 9 ans une sélection d’antiquaires spécialisés dans les meubles, objets et accessoires du XXe siècle, et plus particulièrement des années 1950 à 1980. Si, au départ, l’événement ne comptait qu’une dizaine d’exposants, l’édition de cet été attendait près de 70 spécialistes, dont un quart d’étrangers (anglais, allemands, belges, espagnols…).
Dans un esprit de vide grenier, « sans sacralisation », le grand public pouvait ainsi se promener Quai de la Loire, le long du bassin de la Villette, et admirer quelques créations incontournables de l’histoire du design, comme les chaises Tulip d’Eero Saarinen, les fauteuils Djinn d’Olivier Mourgue ou encore Mushroom de Pierre Paulin, toutes présentées dans leur jus. Quelques pièces plus rares, signées ou anonymes, étaient également exposées, offrant ainsi à l’amateur éclairé l’occasion de parfaire sa culture historique du domaine.

Le coût du design
 
Lieu de vente plus encore que d’exposition, les Puces du design offraient également la possibilité d’acquérir les différents modèles présentés, à condition toutefois d’y mettre le prix. Car si ce type de manifestation a su conserver quelques atours d’une brocante traditionnelle, mêlant les époques, les styles et les matériaux, juxtaposant des objets aux fonctions et états de conservation divers, force est de constater qu’il est plutôt réservé à une clientèle initiée voire collectionneuse.
En effet, le « vieux design » coûte cher. Il possède sa côte, avec ses placements sûrs et ses valeurs montantes. Il se réfléchit d’ailleurs souvent en termes d’investissement, tenant parfois plus, curieusement au vu de l’histoire de cette discipline, de l’œuvre d’art que de l’objet produit en série.

Jean-Michel Homo, La cote du design 50, 60, 70, Retro Design Eds

Le monde marchand ne s’y est pas trompé et plusieurs galeries, plus ou moins spécialisées, sont apparues ces dernières années : La Corbeille que nous évoquions plus haut, mais aussi la galerie Dansk, dédiée au design finlandais et suédois des années 50, ou encore les galeries Patrick Seguin et Jousse entreprise, disposant de belles collections de pièces de Jean Prouvé, Le Corbusier, Serge Mouille ou Charlotte Perriand. Dans la même perspective, plusieurs salles des ventes renommées, comme Drouot ou Artcurial, organisent régulièrement des ventes dédiées au mobilier et accessoires « design ».
 
L’original, la réédition, la copie
 
Répondant à une forte demande du public, ces lieux alimentent une demande et participent à une revalorisation de la création du XXe siècle, qui s’exprime également dans le monde de l’édition traditionnel. Depuis plusieurs années, de nombreuses sociétés se sont en effet lancées dans la réédition de créateurs mythiques, comme Cassina pour Le Corbusier, Charlotte Perriand ou Mies van der Rohe ; Écart International pour Robert Mallet-Stevens ou Pierre Chareau ; Classicon pour Eilen Gray ou Otto Blumel ; ou encore Vitra pour Charles et Ray Eames, etc.
En termes de tarifs, le prix est fréquemment divisé par dix entre un original et sa réédition contemporaine, voire bien davantage. Pourtant, à la différence de l’artisan ou de l’artiste, le designer n’intervient pas directement sur la matière. Historiquement lié à l’industrie et à ses capacités de production en série, cette discipline se base en effet, stricto sensu, sur la duplication d’un modèle, dessiné sous forme de plans. Comment expliquer dès lors de tels écarts de prix, puisque l’orignal ne semble pas, dans ce sens, plus « vrai » que sa réédition. Signalons même que l’on trouve, parfois à prix cassés, des copies de ces originaux, les droits d’auteur ayant une durée de vie limitée (celles-ci étant produites par des entreprises aux noms évocateurs de Classicstyle, Famous-furniture ou encore Classiques-design).
Qu’est ce qui, alors, détermine le coût du design ? Est-ce son aptitude à répondre à une fonction ? La qualité et le prix de ses matériaux, de sa fabrication ? Sa capacité à (bien) vieillir ? Sa faculté à témoigner d’une époque ? La rareté des exemplaires disponibles ? Ou est-ce, plus simplement, un besoin d’« authenticité », que notre époque décline des paquets de chips à l’ancienne aux séjours touristiques, et que quelques rayures ou une simple coexistence temporelle entre le créateur et son objet suffiraient à justifier ? Autrement dit : où se trouve la valeur ajoutée du design, et dans quelle mesure celle-ci est-elle capable d’évoluer avec le temps ?

Une mythification du design

La question ne semble pas tranchée d’avance, tant les vérités ont, dans le domaine des arts appliqués, une valeur toute relative. Un exemple : la variation des prix d’un même créateur, selon les époques. Ainsi, les possesseurs de meubles originaux de Jean Prouvé, qui avaient peut-être hésité à les jeter dans les années 1970 à une époque où ils ne valaient pas grand chose, peuvent aujourd’hui se féliciter d’avoir en leur possession de véritables pièces de musée.
Ces quelques éléments nous amènent à penser que, comme tout élément durable, le design est doublement inscrit dans l’histoire : en tant que témoin de l’époque qui l’a vu naitre d’une part, et en tant que valeur marchande liée au présent d’autre part. Et c’est cette valeur marchande qui joue dans la mythification du design, plus encore que sa capacité à (bien) vieillir. En effet, l’élargissement du public sensible au « design », et donc l’augmentation d’une demande par rapport à une offre déterminée, semble avoir créé une zone de spéculation dans laquelle le marché de l’art s’est confortablement installé.
Témoin de son temps, porteur de nostalgie et de patine, le projet de design ne peut donc jamais se résumer à un concept, à une simple idée. Autrement dit, et peut-être malheureusement d’un point de vue strictement usuel, il est traversé par des thématiques économiques et symboliques qui ne le réduisent jamais à une simple forme utile.

Et l’avenir : Brocante ou musée ?

Alors l’œil aiguisé peut-il déceler, dès à présent, les placements d’avenir ? Peut-il discerner « les stars du passé qui ne seront reconnues que demain » (comme l’annonce le communiqué de presse des Puces du design). C’est possible, mais peut-être à condition de s’entourer d’objets dont la forme, le confort, l’aspect pratique – soit quelques-uns des thèmes essentiels du design – ne sont que moyennement satisfaisants…

Alexandre Cocco
 
Ce texte développe un article paru dans le magazine d’A n°159, paru en novembre 2006.
 
Plus d’informations sur le site des puces du design.

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Une Réponse to “Le designer, l’antiquaire et le faussaire”

  1. 485a32f9d0 Says:

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