*CADI HS

Couverture du CADI hs © L’École de Design de Nantes Atlantique

Engagée dans une démarche pédagogique, mais aussi dans la construction d’un regard critique sur le design, la très active École de Design de Nantes Atlantique a récemment publié un numéro hors-série de ses Cadi (Cahiers de recherche en design), présentant six entretiens réalisés avec des experts en sociologie, pharmacie, intelligence artificielle, développement durable… ayant eu à encadrer des projets de fin d’études d’élèves de l’école. L’occasion de découvrir six regards critiques sur le design, et autant de pistes d’intervention potentielles. Passionnant.

En une soixantaine de pages, ce numéro de Cadi propose un tour d’horizon permettant de découvrir des « dimensions multiples et parfois surprenantes de la pratique du design ». Ne pouvant, évidemment, reproduire ici la totalité de ces entretiens, nous nous contenterons d’en fournir quelques extraits, parmi les plus significatifs, tout en vous recommandant la lecture complète du document, par ailleurs librement téléchargeable.

Le premier entretien, réalisé avec Frédéric Kaplan, chercheur en intelligence artificielle à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne, dévoile quelques enjeux du design face aux technologies de l’intelligence artificielle.
 
« Notre futur sera dessiné par des équipes d’ingénieurs et de designers qui auront appris à travailler ensemble. »

« Aujourd’hui, l’essentiel du processus industriel crée des produits censés rester les mêmes une fois achetés. Un des grands challenges à relever par ce type d’intelligence artificielle est la conception d’objets qui changent et gagnent de la valeur au fur et à mesure que l’on interagit avec eux. »

« Comme on ne peut pas valider les actions futures de ces objets, la seule manière de garantir qu’ils seront inoffensifs est de s’assurer qu’ils ne pourront blesser personne, quoi qu’ils fassent. Ainsi, on les dote de formes dans lesquelles on ne peut pas se coincer les doigts, on les rend suffisamment légers pour éviter des dégâts qui seraient causés par leur chute éventuelle. »

« Dans la robotique moderne depuis une vingtaine d’années environ, il y a eu une grande évolution par rapport à l’intelligence artificielle classique. En effet, on a pris conscience de l’extrême importance du corps. Un robot apprend avec son corps et son corps va déterminer ce qu’il peut apprendre. »

« Pour être capable de reconnaître des objets, il faut être capable d’interagir avec ceux-ci, il faut avoir un corps et ressentir un certain nombre de choses. Ainsi, le corps du robot détermine son intelligence potentielle. À partir de là, le design rentre évidemment en compte puisqu’il va falloir déterminer cet élément de base, le corps, qui va lui-même déterminer tout ce que le robot sera en mesure de comprendre. »

Puis, la place du design dans des activités plus quotidiennes est évoquée par Annie Hubert, anthropologue spécialisée dans la nutrition et les modes d’alimentation.

« Le design n’anticipe pas les évolutions sociales et comportementales, ce sont les évolutions qui se manifestent à travers le design. »

« Si l’on ne s’adapte pas au public concerné et si l’on ne fait pas un effort d’observation des mœurs, des habitudes alimentaires, de l’habitat et des ressources des populations visées, les messages généraux et standards n’atteindront pas les effets escomptés et l’on ne fera que prêcher dans le désert. »

« [Le design] est une expression de ce que la société se représente comme beau, confortable, utile, etc. Il est donc indissociable de la vie quotidienne. Les gens qui pensent que le design est une activité à part se trompent. Pour moi, le design englobe tout : c’est ma chaise, mon téléphone… Et si ces objets ont cet aspect c’est parce que selon ma perception, c’est ainsi qu’ils doivent être. »

« On peut se demander pourquoi les anthropologues, et sociologues ne s’intéressent pas plus aux activités du design. Est-ce qu’ils s’imaginent qu’ils vivent dans un monde sans objets ? »

Le troisième entretien, réalisé avec Pascale Gauthier, experte en pharmaceutique, permet de découvrir ce que le design peut apporter au niveau de la perception et de l’usage des médicaments.

« Un médicament mieux pris, grâce à un meilleur design, sera plus efficace. »

« Dans notre secteur, le design recouvre beaucoup de choses, notamment le packaging, les systèmes d’aide à l’observance, qui se sont énormément développés en dix ans, d’ailleurs. Au départ, on avait des systèmes de rappel simples (les reminders) comme l’indication des moments de la prise, apparue tout d’abord sur les pilules contraceptives et figurant désormais sur de très nombreux médicaments. Même les médicaments génériques continuent à l’intégrer. On utilise, par exemple, des pictogrammes, de petites cases correspondant au jour de la prise ainsi qu’une multitude d’autres systèmes qui, s’ils n’étaient évoqués par les designers que comme des champs de possible lors des toutes premières réunions organisées par Pharmadesign, sont désormais massivement utilisés sur les packagings secondaires. »

« L’usage est primordial et chacun sait que le designer attache une importance fondamentale à la façon dont son produit sera utilisé. »

« Selon moi, l’avenir verra émerger de nouvelles formes de médicaments. Vont perdurer les formes classiques (substances injectables, comprimés). En outre, de nouvelles formes galéniques se profilent à l’horizon (c’est l’aboutissement de 10 à 15 ans de recherche) : que ce soit la voie nasale, les antidiabétiques par voie orale, les comprimés bioadhésifs, les comprimés ophtalmiques etc. Dans ce cadre là, le design peut être d’une utilité précieuse pour expliquer l’utilisation de ces comprimés qui ne s’avalent pas, de ces aérosols par voie nasale ayant un effet général, etc. »

L’entretien suivant, réalisé avec Marie-Thérèse Neuilly, chercheur en sociologie et psychosociologie, détaille la capacité du design à s’adapter à des situations d’urgence, des catastrophes naturelles et/ou technologiques.

« Il faut que les designers prennent conscience de la dangerosité potentielle de l’environnement dans lequel évoluent les utilisateurs. »

« Il n’existe pas de standards universels en la matière [des habitats de transition], et au contraire, chaque pays est très dépendant des conditions climatiques et de la géographie, etc. Donc la prévention doit s’opérer au cas par cas. »

« [La démarche de votre élève] m’a permis de comprendre que le design avait une grande capacité d’adaptation, à un milieu, que ce soit par le travail des matériaux ou des formes. Tout cela peut contribuer à faciliter la prévention. Pour faire à nouveau allusion aux tremblements de terre, une des consignes de base est de ne pas exposer chez soi les objets susceptibles d’écraser un individu (gros meubles lourds etc.) mais de privilégier, au contraire, la souplesse et les formes épurées. Il faut également être capable de trouver des zones de protection dans la maison. En outre, dans les zones de grande vulnérabilité sismique, il faut faire attention à ne pas accrocher d’objets au mur. Il faut prévoir que tout peut bouger. Techniquement, il me semble que le designer est tout à fait apte à faire des propositions pour que le cadre reste agréable malgré ces consignes, et à créer des espaces de mieux-être dans l’agencement de la vie quotidienne. Mais il le fait déjà dans une certaine mesure : je pense que le design anticipe tout ce qui concerne le danger au quotidien. Il s’agit tout simplement pour le design d’élargir le spectre de la dangerosité (rappelons que la maison est le lieu où il se produit le plus grand nombre d’accidents, plus encore que sur la route) et la capacité de réflexion afin d’intégrer cette notion de protection à plus grande échelle. »

« L’une des forces du design réside dans sa capacité à innover, c’est-à-dire à tirer vers le haut ce qui est de l’ordre du culturel mais aussi de celui du standard, qui menace de vite se rigidifier. »

Puis, Gaël Guilloux, chercheur et consultant en éco-design au Centre du Design Rhône-Alpes, revient sur l’apport indispensable du design à une nouvelle vision de la conception responsable.

« À mon sens, les designers doivent replacer l’utilisateur dans cette démarche d’éco-conception, parce que c’est le principal intéressé par les produits que les entreprises mettent sur le marché. »

« L’intérêt du design […] est d’apporter une nouvelle vision de l’éco-conception beaucoup plus fluide. En effet, le design permet de prendre des décisions cohérentes avant des phases en aval beaucoup plus quantitatives et souvent considérées comme pesantes, dans la suite des projets de développement « produit ». Le design amène les industriels à se poser des questions stratégiques avant de mettre en place des moyens dans l’entreprise (management de projet), à l’inverse des pratiques actuelles, selon lesquelles on choisit l’outil (évaluation environnementale) avant de se donner des objectifs. »

« Les gens ont bien compris qu’un petit geste, c’est potentiellement soixante millions de petits gestes. Et soixante millions de petits gestes finissent par constituer un geste conséquent. »

« Les gens ne veulent plus d’un hypothétique futur plein de promesses environnementales, comme celui dépeint lors des salons de l’auto, par exemple, où l’on dit depuis dix ans que « dans quelques années » un véhicule hybride sera commercialisé. Les gens veulent du concret et des solutions tout de suite. »

« Je pense que nous sommes à un tournant : je le constate dans les entreprises. À l’heure actuelle, il n’existe plus une seule entreprise qui ne prenne pas en compte le développement durable ou, tout au moins, le « développement produit ». »

« Certains pays avancent très vite, et qu’il y a ici une place à prendre pour le design, qui pourrait servir de porte d’entrée et d’innovation dans l’entreprise. Son rôle consisterait à apporter une innovation plus radicale qu’incrémentale pour faire avancer un peu plus vite les entreprises, sans que cela soit lourd ni coûteux, les rendre concurrentielles plus rapidement et en faire des leaders internationaux. »

Enfin, la capacité du design à explorer les dimensions culturelles et sensibles du patrimoine numérique est interrogée par Bruno Bachimont, directeur scientifique de l’Institut National de l’Audiovisuel.

« On passe d’un régime ancestral de pénurie documentaire (même si l’imprimerie avait déjà bien modifié la donne) à un régime d’abondance, que l’ébriété numérique ne fait que renforcer. »

« On passe d’une mémoire institutionnelle, construite pour tous par certaines institutions collectives et régaliennes de la mémoire (dépôt légal, bibliothèques, universités), à une mémoire multidimensionnelle, composée des mémoires individuelles et collectives, privées et publiques, patrimoniales et marchandes. »

« Que ce soient via Wikipédia, Google, ou les bibliothèques en ligne (Gallica, GooglePrint, etc.), on s’oriente vers une disponibilité de la connaissance. L’intelligence ne résidera plus dans la détention de la connaissance, mais dans son discernement : savoir de quoi l’on a besoin, déterminer ce qui est important, réfléchir sur ce qui est essentiel. À celle de l’érudit succède la figure de l’avisé, du sagace de la connaissance. Bref, non pas celui qui sait, le savant, mais celui qui sait comment savoir. Il faut donc construire une culture qui permette de savoir s’orienter et se repérer dans l’océan des connaissances. »

« Dans cette perspective, le design participerait à la définition des instruments d’orientation et à la construction d’une ergonomie de la connaissance. L’enjeu n’est pas de concevoir des outils faciles d’usage, mais de les penser dans la perspective plus large d’une participation à une culture intellectuelle. Bref, de dépasser l’usage pour tendre vers la pratique : du comportement vers la posture intellectuelle et finalement vers la culture. »

Une Réponse to “*CADI HS”

  1. « Dans le domaine alimentaire, le design est la seule clé de différenciation » « La Revue du Design Says:

    […] La Revue du Design publie une interview de Céline Gallen, à paraitre dans le prochain numéro de CADI. Docteur en sciences de gestion et enseignante en marketing fondamental et modes de consommation […]

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