Pistes pour un design durable

Développement durable, design « vert », recyclage et autres démarches éco-responsables ont envahi, en quelques mois voire quelques années, les discours des créateurs tout autant que les catalogues ou les lieux de vente. Mais sous son aspect honorable, que cache ce type de prise de position : un courant porteur sur lequel surferaient designers et industriels, une stratégie marketing intelligente appelant à « mieux » consommer tout en incitant à acheter tout de même, ou une réelle prise de conscience appelant une refonte – peut-être profonde – de la discipline ?

Particulièrement observable au niveau du mobilier, cette tendance n’en touche toutefois pas moins toutes les dimensions du design. Ainsi, nombre de produits industrialisés – du dernier MacBook Air à la prochaine Citroën C-Cactus, que nous évoquerons plus loin – revendiquent eux aussi leur aspect ouvertement « durable ». Le thème est à ce point dans l’air du temps que les membres de Cumulus,  un réseau international d’écoles de design, ont récemment signé la Kyoto declaration, qui les engage dans une démarche de pédagogie, de création et d’innovation en faveur du développement durable.
 
Toutefois, si les objectifs affichés de ce type d’initiatives sont relativement communs – favoriser l’utilisation de matériaux recyclés ou recyclables, réduire les émissions polluantes, miser sur une consommation équilibrée – les manières d’y parvenir semblent être, tant du point de vue stylistique que conceptuel, relativement différentes.

RÉCUPÉRATION, RECYCLAGE ET NOUVEAUX MATÉRIAUX

Une première articulation possible du design et du développement durable concerne l’utilisation « brute » de matières naturelles ou recyclées. Les exemples de tels projets ne manquent pas. Citons par exemple Charles Kaisin et sa Hairy Chair, faite de chutes de papier provenant d’une déchiqueteuse ; les frères Campana et leur fauteuil Favella, fabriqué à partir de petits morceaux de bois assemblés à la main ; ou encore, plus récemment, la collection PO/08 que le designer américain Stephen Burks a présenté lors du dernier salon du meuble de Milan, en papier recyclé elle aussi, et fabriquée en Afrique par des artisans locaux. Dans une perspective similaire, nous pourrions évoquer de nombreux objets mettant en scène des matières ouvertement naturelles : plastiques bios réalisés à partir de céréales compactées (Céralin®), de paille compressée, de cellulose d’algue compactée, ou même de thym, de romarin, de thé vert… Misant sur l’accumulation, la récupération ou la réparation, ces projets représentent la piste la plus « évidente » d’un design durable, celle qui cherche à valoriser les matières brutes ou les déchets sans pour autant les dissimuler.

Hairy Chair / Tabouret P0/0810 / Straw Bowl
Hairy Chair par Charles Kaisin (photo © Charles Kaisin). Tabouret PO/0810 par Stephen Burks pour Cappellini (photo © Cappellini). Straw Bowl de Kristiina Lassus pour Alessi Museo, bols et coupes en paille compressée, amidon, pigments alimentaires, eau, cire d’abeille (projet présenté lors de l’exposition du VIA « Matières à cultiver ». Photo DR).

Une seconde voie consiste à privilégier les économies de matière, la sélection de ressources renouvelables ou la mise en place de modes de production plus respectueux de l’environnement : bois issus de forêts gérées durablement, abandon des colles et solvants toxiques, réutilisation des résidus industriels, etc. Dans ces cas-là, les objets ne revendiquent plus ouvertement leur aspect « durable » et seul un effort de communication, pouvant d’ailleurs prendre la forme d’un argument marketing, permet de faire saisir cette subtilité à l’acheteur. Rien n’indique en effet que la chaise à bascule Ellan de Chris Martin pour Ikea est en bois polymère plutôt qu’en polypropylène. La remarque vaut également pour les tables basses Amazonas qu’Eero Koivisto vient d’imaginer pour Offecct, qui sont 100 % recyclables et dont une partie des recettes sera utilisée pour protéger la forêt tropicale : elles mettent en avant, ne serait-ce qu’esthétiquement, une approche écologique du design, sans pour autant afficher ostensiblement leur dimension durable.

De telles démarches, si elles semblent assez simples pour des produits conçus à partir d’un nombre réduit de matériaux, deviennent par contre plus lourdes pour des objets plus complexes. Ainsi, lorsque début 2005, Lafuma a décidé de réfléchir à un sac de randonnée éco-conçu, l’entreprise a relevé un défi de taille car il s’agit d’un produit nécessairement composé de plusieurs éléments (armature, toile, poches…). De plus, il doit à la fois être résistant aux chocs et à l’eau, léger, et posséder une durée de vie assez longue. Après avoir réalisé une Analyse de Cycle de Vie (ACV), ayant révélé que 75% des impacts environnementaux sont liés à la phase de fabrication et au choix des matériaux, l’entreprise a du mettre au point un textile spécial, composé de fils de chanvre et de polyéthylène recyclé. Cela a permis, au passage, d’exploiter des techniques de teinte plus simples et plus rapides que sur un fil synthétique, puisqu’il est plus aisé de colorer une matière naturelle. Ensuite, une armature en acier a remplacé la plaque en plastique habituelle, et deux pans de tissus renforcés sont venus se substituer au traditionnel filet en PVC. Quelques autres trouvailles ingénieuses ont également permis de limiter le nombre de pièces et de coutures (source :   LAGADEC Olivier, L’Éco-conception en actions – 2e édition, ADEME, octobre 2006, pp.15-16).

Ellan / Amazonas / Eco 40
Chaise à bascule Ellan par Chris Martin, pour Ikea (photo © VIA/DR). Tables basses Amazonas par Eero Koivisto pour Offecct (photo © Offecct). Sac à dos ECO 40 par Lafuma (photo © Lafuma).

MOINS MAIS MIEUX

L’éco-conception en appelle généralement, nous l’avons vu, à l’utilisation de matériaux originaux, naturels ou recyclés. Elle amène aussi, souvent, à repenser le produit et à trouver des astuces de conception : quels éléments sont réellement nécessaires, ne pourrait-on pas les remplacer par d’autres, les simplifier… Car plus un produit comporte de pièces, plus il est plus complexe à démanteler et à recycler. La manière de concevoir les objets, le nombre et l’imbrication de leurs différentes parties, apparaît dans ce sens aussi stratégique que le choix des matières elles-mêmes. Dans le secteur industriel – automobile par exemple – ce type de réflexion prend tout son sens. Par exemple, la très faible consommation de la toute dernière Citroën C-Cactus (moins de 3 l/100km), un prototype présenté lors du dernier salon de l’automobile de Francfort, est rendue possible grâce à un nouveau moteur hybride électrique/HDI, mais aussi grâce à une réduction du nombre de pièces amenant un poids inférieur de 15 %. Écologique jusqu’au bout, le modèle propose également un grand nombre de matériaux recyclés ou recyclables, pour le verre des vitres, les pneus, la tôle ou les tapis de sol.

C Cactus
Vue extérieure et intérieure de la C-Cactus. Photos © Citroën.

À un niveau plus humble, l’entreprise Electrolux réfléchit, depuis plusieurs années, à la simplification de ses produits. Par exemple, le socle du lave-linge AWT 1156 est conçu d’un seul élément réalisé en Carboran, un matériau plastique 100% recyclable, qui remplace à lui seul une trentaine de pièces en plastique, métal et caoutchouc. La marque d’ailleurs a fait de son souci environnemental un argument commercial, dont elle vente les mérites dans un livret qui fut édité à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires et distribué dans les magasins Conforama (source : LAGADEC Olivier, L’Éco-conception en actions – 2e édition, ADEME, octobre 2006, p.12).

Ce type de prise de position, évidemment bénéfique pour l’environnement devient également nécessaire pour l’image de marque des entreprises. On se souvient, par exemple, de la polémique lancée il y a quelques mois par Greenpeace au sujet de l’iPhone, dont l’organisation critiquait l’usage de substances chimiques et la faible « recyclabilité » de ses composants (la batterie du terminal, soudée au combinée, rendait difficile le tri). Apple a depuis réagi et se prévalait, lors de la sortie récente de son ordinateur portable MacBook Air, d’avoir une approche résolument tournée vers la protection de l’environnement.

VERS UN DESIGN PÉRENNE ?

Mais le développement durable ne passe pas uniquement par la maîtrise des déchets et des filières de production. Il doit aussi se fonder – raisonnement qui peut paraitre trivial – sur la durabilité des objets proposés. Or, la généralisation des placages et des revêtements de surface dans le domaine du mobilier (au détriment de matières plus brutes), ou la course à la performance dans les secteurs plus technologiques (informatique, téléphonie…), s’ils peuvent parfois s’expliquer d’un point de vue pratique, esthétique, technique ou financier, ont aussi pour effet de diminuer la durée de vie des objets.

Les designers ont, à ce sujet, de réelles prises de positions à imaginer et à revendiquer. Et plutôt que de comprendre le design comme générateur de tendances, dont un des objectifs serait d’amener les consommateurs à renouveler leurs objets saisons après saisons, il serait possible de le concevoir comme une occasion de créer des liens plus forts avec notre environnement matériel. Un exemple : Martino d’Esposito et Alexandre Gaillard proposent à tous les acquéreurs de leur table Till death do us part de s’engager à l’utiliser jusqu’à la fin de leur vie. Pour les rappeler à leurs obligations, un contrat sera signé directement sur le plateau, gravé dans la matière comme dans les tables de la loi. Des liens différents sont ainsi tissés entre le consommateur et le meuble qu’il a acquis, comparables, d’une certaine manière, à ceux que nous entretenons avec un objet auquel nous tenons qui s’est usé, patiné, et que nous avons envie de conserver car il s’est chargé d’une histoire et d’une dimension affective spécifique.

Till death do us part
Table Till death do us part par Martino d’Esposito et Alexandre Gaillard. Photo © d’Esposito/Gaillard.

Ce type de proposition, par certains points provocateur, excessif et « décalé », permet toutefois de sortir d’une logique absconse, d’un point de vue du développement durable, où la performance d’un secteur se mesure principalement en fonction du taux de rotation des objets et de la vitesse à laquelle les consommateurs les renouvellent (« les Français consomment trois fois moins de meubles que les Allemands », rappelait par exemple Henri Griffon, président de l’UNIFA, en janvier 2006). L’obsolescence calculée, qui a fait la fortune du design en permettant de stimuler les ventes et d’éveiller l’appétit des consommateurs, révèle en effet dans le cadre d’une perspective durable des limites évidentes. D’autres modèles économiques et sources de rentabilité sont donc à inventer.

D’UNE LOGIQUE DE PRODUITS À UNE LOGIQUE D’USAGES

Si le design doit aujourd’hui s’affranchir des effets de mode et réfléchir à une stratégie d’intervention durable, il ne pourra pas le faire sans résoudre un paradoxe profond, lié au fait qu’il participe lui-même, et pour beaucoup, à l’hyperconsommation et la surproduction qu’il semble parfois vouloir dénoncer. Il doit donc, au fond, repenser totalement sa méthode : comment à la fois adopter une volonté éco-responsable, tout en favorisant le développement commercial des marques et des maisons d’édition ?

La solution se trouve, nous l’avons évoqué, dans la recherche de matériaux et de filières de production alternatifs. Elle est aussi certainement politique et nous pourrons analyser, d’ici peu, les effets du bonus/malus proposé par Jean-Louis Borloo qui, après une première phase de test sur le secteur automobile, devrait obliger les distributeurs à indiquer l’empreinte écologique d’un certain nombre de produits courants. Elle relève également d’une éducation des consommateurs : de plus en plus sensibilisés aux problématiques environnementales, ils pourraient en effet massivement orienter leurs achats vers des produits « propres », et ainsi obliger les producteurs à réagir.

Mais elle réside peut-être, aussi, dans une refonte plus profonde des mentalités. Dans ce sens, la réflexion menée par quelques chercheurs sur d’autres stratégies de croissance pourrait s’avérer pertinente. Dominique Bourg, philosophe et membre du comité de veille scientifique de la Fondation Nicolas Hulot, constate par exemple que « tant que le chiffre d’affaires est corrélé à la vente d’un bien, il n’y a aucune incitation pour l’entrepreneur à réduire sa production physique. En revanche, s’il vend la fonction, son intérêt est que le support dure le plus longtemps possible, en y intégrant régulièrement des innovations technologiques ». Évoquant les entreprises Michelin ou Xerox, le chercheur dessine ainsi les contours d’une économie où la notion de service vient peu à peu se substituer à celle de produit (source : « Stratégie pour une croissance non catastrophique », interview réalisée par Laurence Caramel, Le Monde, 21 octobre 2007).

Si les applications semblent évidentes dans des secteurs à forte valeur ajoutée technologique (informatique, automobile, électroménager, électronique…), de tels scénarios sont également envisageables à un niveau plus large. Il suffit d’ailleurs d’observer quelques tendances déjà à l’œuvre, pour comprendre que la consommation est en train de muter. Plusieurs exemples, à méditer, peuvent ainsi être évoqués. Pensons au succès parisien du Vélib, proposant à chacun d’utiliser un vélo lorsqu’il en a besoin (n’existe-t-il pas, dans le même sens, un certain nombre d’objets qu’il n’est pas nécessaire de posséder de façon permanente ?). Constatons également le succès du troc et la revalorisation des objets de seconde main (sites Internet tels qu’Ebay, Priceminister…), favorisant la mise en place de nouveaux intermédiaires commerciaux et permettant de générer du profit à partir de ventes opérées entre particuliers. Remarquons, dans le même sens, qu’Internet participe à une redéfinition de certains circuits de distribution et à un rapprochement de l’offre et de la demande : il est par exemple aujourd’hui possible d’acheter en ligne des chemises sur mesure pour quelques dizaines d’euros, un prix souvent inférieur au prêt-à-porter traditionnel. La raison : une mise en relation directe entre producteur et consommateur. Évoquons, pour finir, les locations longue durée, les reprises de produits usagers, les contrats d’entretien… qui sont des principes existant déjà dans d’autres contextes (automobiles d’entreprise, assurance, maintenance de matériel, etc.) mais qui pourraient être envisagés dans le cadre plus large de la consommation d’objets.

Il ne s’agit là que de simples exemples, qui pourtant constituent autant de manières de réintroduire les marques, les distributeurs, mais aussi les designers dans le circuit de vie des produits, et d’imaginer des sources de rentabilité nouvelles. Car le développement durable ne pourra pas se limiter à une réflexion sur la production au sens industriel du terme. Il devra englober, très rapidement, une refonte des circuits de distribution, et des notions mêmes de produit et de service. Il appellera enfin, cela sera nécessaire, à la mise en place de nouveaux modèles économiques, qui restent à inventer, à détourner ou à perfectionner, permettant de produire mieux ou moins, de consommer intelligemment, et de générer de la croissance autrement.

Alexandre Cocco

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