Vers un capitalisme naturel

Le blog Six pieds sous terre publie une interview d’Amory Lovins, pionnier dans le domaine du développement durable, en particulier dans ses applications liées à l’industrie. Il est le fondateur de l’ Institut Rocky Mountain, un think-tank créé en 1983 au sein duquel il conseille de grosses entreprises comme le constructeur automobile Ford ou le chimiste Dow Chemical en matière d’efficacité énergétique. Il avait, dès 1999, publié un ouvrage consacré au « capitalisme naturel ». Retour sur cette notion et extraits.

Ce « capitalisme naturel » (Natural Capitalism), passe par plusieurs mutations concernant nos pratiques industrielles et commerciales (les lignes suivantes sont issues d’un article qu’Amory Lovins a publié dans un article du Monde daté du 10 mai 2009) :

« 1. Une augmentation drastique de la productivité des ressources naturelles : réduire le gaspillage qui caractérise les flux de matières premières, depuis leur extraction ou leur récolte jusqu’à la fin de vie des biens de consommation représente une opportunité économique importante. Les entreprises qui repensent fondamentalement la manière dont elles conçoivent leur système d’approvisionnement et leur modèle de production peuvent améliorer la productivité des ressources naturelles qu’elles utilisent 5, 10, voire 100 fois, par rapport à leurs concurrents.

Un projet récent du Rocky Mountain Institute pour une entreprise gérant des centres de données illustre cette idée. Le nouveau centre de données que nous avons conçu consomme 75 % d’électricité en moins, coûte 10 % de moins à construire et bien sûr beaucoup moins en fonctionnement ; il générera plus de revenus par serveur et par unité de surface qu’un centre de données classique. Inauguré en septembre prochain, ce centre permettra à l’entreprise de répondre à la demande de ses clients de manière plus rentable ; il lui servira de modèle pour la rénovation de ses centres existants ; il lui permettra de réduire son empreinte carbone.

2. Une transition vers des modèles de production inspirés par la nature : le capitalisme naturel ne vise pas simplement à réduire les déchets, il propose d’éliminer la notion même de déchets. Cette ambition peut être réalisée par la mise en place des systèmes de production « circulaires », calqués sur ce qui se fait dans la nature, où tout produit en fin de vie devient un élément nutritif pour l’écosystème, ou pour la fabrication d’un autre produit.

Un bon exemple de ce concept est celui de Patagonia, un des leaders des vêtements de montagne aux Etats-Unis. En 2005, la société a lancé en collaboration avec Teijin, un fabricant japonais de tissus et fibres, un programme qui permet la reprise et le recyclage de ses vêtements en polyester. Ce programme invite les consommateurs à rapporter au magasin leurs vêtements usés. Ceux-ci sont à leur tour tissés en vêtements de qualité identique à ceux fabriqués à partir de la matière première initiale. Les vêtements fabriqués à partir de fibres recyclées économisent 76 % de l’énergie et 71 % des gaz à effet de serre par rapport au cycle de production de vêtements traditionnels.

3. La mise en place de modèles économiques basés sur les services: les modèles économiques traditionnels sont centrés sur la production et la vente de marchandises. Avec le capitalisme naturel, la valeur provient plutôt d’un flux constant de services allant de l’entreprise au consommateur. Un bon exemple de ce modèle est la « servicization » des produits chimiques (chemical servicization), où le fournisseur ne vend pas les produits chimiques eux-mêmes, mais le service qu’ils rendent.

La rémunération du prestataire est alors liée à la quantité et la qualité des services fournis, et non au volume de produits chimiques vendus. Lorsque Raytheon, un des principaux sous-traitants de la défense aux Etats-Unis, a décidé d’adopter ce type de contrat avec le fabriquant de produits chimiques Haas TCM, l’entreprise a réduit ses achats et coûts de gestion de produits chimiques de 30 % à 40 % ; elle a diminué ses déchets chimiques de 85 % ; elle a pratiquement éliminé l’utilisation de solvants et de composés organiques volatils ; elle a économisé 400 000 dollars en coûts de fonctionnement annuels.

4. Un réinvestissement dans le capital naturel : en fin de compte, les entreprises doivent contribuer à restaurer, maintenir, et développer les écosystèmes de la planète afin qu’ils puissent continuer à fournir leurs services essentiels et à maintenir le stock de ressources biologiques irremplaçables. Cette mutation est susceptible de créer d’innombrables opportunités économiques. Par exemple, en 2002, la ville de New York a pu éviter de dépenser 5 milliards de dollars en investissant dans un programme peu coûteux de restauration écologique du bassin versant des Catskills Mountains où la ville s’approvisionne traditionnellement en eau, plutôt que dans la construction d’une nouvelle station d’épuration. »

Les extraits suivants sont issus de l’interview publiée par le blog Six pieds sous terre :

« Quel rôle joue l’Institut Rocky Mountain?

Nous pratiquons ce que j’appelle l’acupuncture institutionnelle. Nous intervenons auprès des grosses entreprises comme Ford, Dow Chemical, Boeing, …, pour les convertir à l’efficacité énergétique. Investir dans une usine qui fabrique des fenêtres super isolantes coûte 1000 fois moins cher que de produire toujours plus d’électricité en construisant de nouvelles centrales. Nous pensons qu’il faut échanger les megawatts par des negawatts, c’est à dire des watts que l’on n’a pas besoin de produire puisqu’on ne les consomme pas. Et les grandes entreprises comprennent très bien cela.

[…]

Que pensez-vous du modèle énergétique français basé sur le nucléaire?

La France me fait l’effet d’une île de politique plutôt hermétique entourée par une mer de réalité qui s’appelle le marché économique. L’industrie nucléaire pense que ses principaux concurrents sont les usines à charbon ou à gaz, bref, les grosses centrales d’énergies fossiles, alors que ses principaux concurrents, à mon sens, sont l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Les adeptes du nucléaire pensent que les centrales énergétiques doivent être grosses alors que le futur appartient aux petites centrales électriques. Ceci dit, je tenais à remercier le gouvernement français d’avoir mis en oeuvre une de nos idées développées dans les années 70, le bonus-malus. Déjà à l’époque, nous pensions qu’il fallait récompenser les vertueux utilisateurs d’appareils énergétiquement efficaces.

[…]

Qu’espérez-vous des négociations climatiques qui se dérouleront en fin d’année à Copenhague?

Dans les discussions climatiques, on entend beaucoup parler de coûts et du fardeau que la lutte contre le réchauffement représente. Ces négociations seraient bien faciles à boucler si les délégations en présence comprenaient que la protection du climat est très profitable économiquement. C’est ce que certaines grosses entreprises ont compris. De toute façon, le secteur privé a toujours un temps d’avance sur les gouvernements.

Donc, vous êtes plutôt pessimiste sur la capacité du monde à gérer la crise climatique…

Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste. Quand je vois un verre à moitié rempli, je ne me demande pas s’il est à moitié plein ou à moitié vide, je constate qu’il est deux fois trop grand et qu’il faut le reconfigurer pour qu’il soit utilisé de façon optimale. Je suis de ceux qui travaillent sur les solutions: je préfère rendre l’espoir possible plutôt que de rendre le désespoir convaincant (« Make hope possible not despair convincing », joli). En matière d’énergie, c’est la même chose. Peu importe ce qui vous motive, la sûreté nationale, la compétitivité de votre économie, l’emploi, le climat, …, il faut é-co-no-mi-ser. L’efficacité énergétique sera toujours moins chère que le pétrole.

[…]

Vous dîtes que le PIB n’est plus un indicateur pertinent. Par quoi le remplaceriez-vous?

Beaucoup de chercheurs développent des indices comme le Net Material Welfare, qui prend en compte les nuisances des biens et des services (plutôt que de les intégrer comme on le fait avec le PIB) et qui soustraie la destruction ou l’épuisement des ressources naturelles (plutôt que de les considérer comme un revenu).

Tous les Humains peuvent-ils vivre l’American way of life?

En principe, avec une optimisation des usages et la fin de tous les gaspillages, les 6,7 milliards que nous sommes pourraient tous avoir le standard de vie américain, mais cela n’est probablement pas nécessaire, ni forcément désirable. Lorsque l’on a demandé à Ghandi ce qu’il pensait de la civilisation occidentale, il a sèchement répondu « Je pense que ce serait une très bonne idée ». Mais l’American way of life se transforme. Une portion significative d’Américains, que certains estiment à au moins 20%, vivent déjà dans la frugalité élégante ou la simplicité volontaire. Une proportion en progression à cause de la récession économique actuelle.

Etes-vous un partisan de la décroissance? Pensez-vous qu’une croissance infinie est possible sur une planète aux ressources finies?

Une croissance infinie de richesses matérielles, non. Mais une croissance infinie d’accomplissements humains, oui. Le marché est un superbe serviteur, un mauvais maître et la pire des religions. Son utilisation responsable requiert une attention de tous les instants. Il faut se demander ce que l’on veut et ce dont on a besoin, à combien on estime le «assez» et comment devenir de meilleurs êtres humains: c’est cela le but des processus économiques, qui, après tout, doivent exister pour servir les hommes et pas eux-mêmes […] »

Sources : Six pieds sous terre, lemonde.fr.

Une Réponse to “Vers un capitalisme naturel”

  1. Prof Z Says:

    très riche article… Il est clair que non seulement les américains mais les autres nations dont les Bric travaillent à transformer notre société occidentale …Beaucoup de biz models Us sont basés sur la pollution et le gaspillage des ressources naturelles en « optimisant » les ressources humaines …Pour beaucoup de gaspilleurs, l’optimisation globale des ressources n’est que la continuité d’un processus sans le remettre en cause totalement . Ils oublient la force du réseau internet qui peut fédérer des cellules actives et créer de nouveaux acteurs eco-socio-politiques…

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